mercredi 23 mai 2012

La triste histoire de l'homme ballon de baudruche, ou le Prométhée postmoderne - Chapitre II

 
II
Les premières représentations furent un succès grandiose et bientôt, le tout Paris ne parlait plus que de Herr Clowny et de ses "œuvres sur ballon de baudruche".
Hermann, malgré la joie immense qui l'habitait ne voulait surtout pas se relâcher et continua donc de perfectionner sa technique. Sa plus grande crainte était, qu'à peine entré, on le chassa de ce paradis sans lequel il ne pouvait déjà plus concevoir sa vie.
Il avait étudié sans relâche et s'était imprégné de la quasi-totalité de l'ouvrage du Terrible et Illustre Mandracus. Un dernier chapitre manquait à son examen, qui comportait auparavant une dizaine de pages d'une sorte de mise en garde. Le style en était confus, ce qui contrastait avec les développements précédents, clairs et précis. L'auteur l'avait sans doute rédigé peu de temps avant sa mort.
Mandracus. Lui qu'une aura de mystère, de froideur et de crainte avait toujours entouré semblait dans ces quelques pages se confesser. Il y parlait de manière confuse de ligne à ne pas franchir, de secret terrible que nul ne devrait jamais percer, du mystère de la vie et de la mort. Tantôt hésitant, tantôt agité, il invectivait le destin et sa propre folie qui l'avaient poussé jusqu'au bout dans sa soif de connaissance et de domination sur la baudruche. L'homme que les adjectifs Illustre et Terrible précédaient comme un avertissement semblait ici comme un enfant apeuré au cœur de la nuit.
Ne sachant trop que penser, Hermann prit cela pour le délire d'un vieil homme malade et poursuivit sa lecture vers le dernier chapitre. Celui-ci expliquait un tour que Mandracus lui-même n'avait jamais réalisé devant un public : il s'agissait de fabriquer, à partir de ballons de baudruches, un être humain en son entier. Il décrivait dans le détail comment réaliser son visage, ses membres et comment les articuler ensemble. Hermann veilla jusqu'à tard et poursuivit son étude le lendemain. Il lut et relut avec attention, notant tous les détails, mémorisant avec précision les différents gestes que nécessiterait la réalisation de ce personnage en ballon de baudruche. L'heure de son départ pour le cabaret approchait lorsqu'il eut une idée brillante. Il allait réaliser en direct, lors de la représentation de ce soir, ce personnage dont parlait Mandracus dans son dernier chapitre ! Le public, à coup sûr, serait bluffé. Il avait mémorisé la technique et, dans sa loge des Folies du Cheval, il avait répété une fois les passages que Mandracus décrivait et dont l'exécution lui était encore totalement étrangère. Malheureusement, il n'avait pas pu encore s'exercer sur la totalité du personnage. C'était audacieux, mais après tant de succès, Hermann était rassuré, confiant. Sa peur de l'échec s'était presque évanouie et il se laissa séduire par l'appel du défi. Il irait là où Mandracus lui-même n'avait osé aller : il réaliserait un homme en ballons de baudruches ce soir sous les yeux du public pour la première fois dans l'histoire de l'humanité.
Le soir venu, Hermann exerça ses tours avec la parfaite maîtrise qui le caractérisait habituellement. Il émerveilla le public avec une voiture à pédale en ballon de baudruche dans laquelle il s'installa et avec laquelle il fit le tour de la salle sous les yeux ébahis d'un public ravi. Puis vint le moment qu'il avait choisi. Il prévint la salle qu'il allait réaliser pour la première fois un tour unique au monde que même l'Illustre et Terrible Mandracus n'avait jamais réalisé en public. Il leur demanda ainsi à la fois leur compréhension et le plus grand silence afin qu'il puisse leur offrir ce chef d'œuvre dans les meilleures conditions possibles. Hermann avait préparé le nombre de ballons de baudruches nécessaire dans les couleurs adéquates et commença ainsi son œuvre. Un léger roulement de tambours emplit soudain la salle. Il gonfla la première baudruche, fit un nœud, la maintint puis en gonfla une seconde et une troisième qu'il lia toutes ensembles. Il répéta plusieurs fois l'opération. La réalisation de ce personnage était extrêmement difficile. Malgré sa dextérité et sa rapidité, il mit plus d'un quart d'heure à confectionner les membres et le tronc du personnage, réalisant tous les doigts un à un, les parties internes comme externes de son corps, suivant le plan dressé par Mandracus. Les minutes passaient, mais on n'entendait pas un murmure dans la salle, les spectateurs, comme hypnotisés gardaient leurs yeux rivés aux faits et gestes du clown. Il se lança ensuite dans la confection de la tête du personnage en ballon de baudruche. La réalisation en était d'une complexité extrême, il utilisa cinq, dix, puis quinze ballons de baudruches différents, les malaxant, les pliant et les nouant dans l'habituel crissement du caoutchouc qui accompagne cette opération. Il en utilisa encore autant avant que la tête ressemble enfin à une véritable tête humaine, mais le résultat était à la hauteur de l'attente, spectaculaire. Son personnage en ballon de baudruche semblait avoir des paupières recouvrant ses yeux de couleurs différentes, des ballons dégonflés et en charpie noués à l'ensemble formaient sa chevelure frisée tandis que sa bouche bien dessinée comportait des dents régulière et une langue rouge vif. Il procéda enfin à l'assemblage de la tête et du corps. Une fois terminé, le personnage mesurait un mètre quarante et était saisissant de réalisme. Les spectateurs autant intrigués qu'émerveillés, s'étaient levés pour partie, afin de mieux admirer le chef d'œuvre d'Herr Clowni.
Hermann avait relevé son grand défi. Il avait réalisé ce chef d'œuvre sans entraînement, directement devant le public ébahi. Il avait dépassé l'illustre et terrible Mandracus qui en perdait ses majuscules. L'ovation fut grandiose. Le public conquis, debout dans la salle applaudit des deux mains pendant près de vingt minutes. Hermann jubilait intérieurement. Il s'était placé à l'avant scène afin de recevoir un bouquet de fleur apporté par une jeune fille. Il saluait bien bas son public tout en savourant sa gloire. On lui jetait des roses, on lançait des hourras. Hermann était sur un nuage, il rêvait déjà de Broadway, de Las Vegas, il se ferait faire un costume en or avec un Haut de Forme assorti, il ferait le tour du monde, son nom s'afficherait en lettres de feux sur les plus grandes avenues, sur le Colisée, sur le Sphinx, sur le Taj Mahal, sur l'Empire State Building, les femmes le regarderaient enfin et Hollywood ferait même appel à lui. Lorsque les applaudissements et les vivas commencèrent à se calmer, il regarda son personnage posé par terre derrière lui, son chef d'œuvre, puis se retourna vers le public, voulant conclure par un trait d'humour.
- Il ne lui manque que la parole Messieurs Dames !
Les spectateurs éclatèrent de rire, mais assez vite, leur rire se figea en un rictus qui passa de l'émerveillement amusé vers la plus profonde stupeur. On n'entendait plus un bruit dans la salle hormis un léger couinement de caoutchouc qui provenait du fond de la scène. Hermann, surpris par ce silence se retourna pour voir quelle était la cause de ce changement si radical dans l'expression des spectateurs.
À quelques mètres derrière lui, le personnage en ballon de baudruche s'était mis à remuer. Il frotta ses yeux de ses mains en caoutchouc comme un dormeur qui s'éveille, puis, dans un léger crissement, se redressa péniblement sur ses deux jambes. Comme un faon qui découvre la marche, il s'avança en clopinant en direction de son créateur, les mains tendues et se mit à parler, ajoutant encore, si cela fut possible, à l'étonnement de l'assemblée.
- Papa ! Papa !
Hermann ne put retenir un hurlement d'horreur panique.
- Papa ! Papa ! Ce petit être pitoyable claudiqua jusqu'au clown en trébuchant, jusqu'à s'agripper à son pantalon, poursuivant sa supplique d'une voix misérable.
- Papa ! Papa ! Je… Je souffre…
L'horreur d'Hermann était à son paroxysme. Il hurla comme un fou. Pris de panique, il repoussa l'homoncule, qui serait tombé lourdement s'il n'avait pas été constitué de ballons de baudruche d'une extrême légèreté. La panique et la peur avaient gagné le public. Des hommes et des femmes affolés couraient en tous sens en criant, se précipitant vers la sortie dans la confusion la plus totale. Bientôt la salle fut entièrement vide et seule des chaussures à talons, vestes et autre sac à mains, abandonnés dans la précipitation, trahissaient la présence d'une foule nombreuse encore quelques instants auparavant.
La créature s'était relevée et s'avançait pitoyablement vers Hermann les bras tendus vers lui.
- Papa ! Papa ! Regarde-moi ! Je suis là.
Hermann hurla et partit en courant, sa misérable chose se traînant sur ses talons. Sans prendre le temps d'enlever son maquillage de Herr Clowni, il se précipita dans le premier taxi qu'il trouva à qui il hurla de foncer le plus loin possible de ce cauchemar. Il s'enferma chez lui et une fois tous les verrous fermés à double tour, il se rua sur son petit meuble à alcool d'où il sortit frénétiquement deux bouteilles de Schnaps et une de KirschWasser. Il se versa un verre presque à ras bord qu'il but d'une traite. Déçu de l'effet produit, il s'en versa un deuxième, puis un troisième.
Il éclata en sanglots. Qu'avait-il fait ! Il comprenait à présent les pages de mise en garde de Mandracus. Aussi illustre et terrible qu'il fut, il était sûr maintenant que c'était cet horrible secret qui avait dû le précipiter dans la tombe. Qu'avait-il fait ? Il avait créé un monstre ! Son ego, son désir de gloire l'avaient poussé à transgresser des règles que tout mortel se devait de craindre et de respecter. Quelle abomination était née du fruit de sa folie ? Désespéré, traumatisé, il vida la bouteille de Schnaps avant d'ôter le cachet de cire de la suivante. Il ne pourrait sans doute plus jamais toucher un seul ballon de baudruche de sa vie. Tel Prométhée qui avait fini par voler la flamme aux dieux, il devait lui aussi payer le prix de son audace. Il crut encore entendre la voix pitoyable et geignarde de ce petit être débile. "Père ! Père !"  Monstruosité ! Aberration ! Un frisson lui parcourut le corps à cette simple évocation. Mais le bruit persista et il lui semblait entendre cette voix à l'instant même. Affolé, il se dirigea vers sa porte d'entrée. Il ouvrit l'œilleton. Il ne rêvait pas ! L'homoncule était là, à peine assez grand pour atteindre la sonnette, il l'appelait.
- Père ! Père ! Je vous en prie, ouvrez-moi la porte, rien qu'un instant.
Hermann était mort de peur.
- Vas-t-en ! Monstre ! Abomination ! Vas-t-en ! Je n'y suis pour rien ! Laisse-moi tranquille !
- Père, je vous en prie, ouvrez-moi, rien qu'un instant. Pourquoi m'avez-vous laissé ? Pourquoi êtes-vous parti ? Ouvrez-moi s'il vous plaît ?
Hermann reprit son calme. Après tout, il mesurait moins d'un mètre cinquante et il était fait de ballons de baudruches. Bien qu'il éprouvât un sentiment de répulsion terrible, il réalisa qu'il n'avait sans doute pas grand chose à craindre de cette créature pitoyable. Il referma l'œilleton.
Le petit homme en ballon de baudruche se rembrunit. Il était prêt à faire demi-tour lorsqu'il entendit les verrous s'ouvrir derrière la porte. Son visage s'illumina. Hermann, méfiant, ouvrit son huis et laissa entrer la créature. Il retourna s'asseoir devant son verre de Schnaps qu'il vida d'un trait.
- Père, vous me laissez enfin rentrer. Pourquoi êtes-vous parti si vite ?
Hermann le coupa.
- Ne m'appelle pas comme ça ! Je n'y suis pour rien, c'est un accident ! Je n'ai jamais voulu que ça arrive. Et il éclata de nouveau en sanglots.
- Mais vous êtes mon père. Je me suis réveillé devant vous tout à l'heure, je suis né de vos mains, vous m'avez fait. Est-ce que cela ne signifie rien pour vous ?
- Je ne peux rien pour toi ! Laisse-moi en paix ! Je… Je ne sais pas ! Je n'ai pas voulu.
La voix de l'homme ballons de baudruche s'éteignit. Il comprit qu'il ne pourrait trouver aucun secours ici.
- Pouvez-vous au moins m'expliquer comment je suis arrivé ici ce soir ?
Hermann, le teint rouge hurla :
- Maudits nazis ! Je suis sûr que c'est de leur faute ! Pendant la guerre, il y a une période dont je ne me souviens pas. Ils m'ont lavé le cerveau, mais je sais qu'ils se sont servis de moi comme cobaye pour tester une arme secrète. Tout est de leur faute ! Je suis un homme fini ! Vas-t-en ! Pars ! Pars et ne reviens jamais ! J'ai tout perdu ! Hermann repoussa le verre posé devant lui et se replia dans ses bras, sombrant dans un sanglot sans fin. Le regard du petit homme ballon de baudruche passa des deux bouteilles de Schnaps vides sur la table au regard du clown triste sur la couverture du livre de Mandracus qui gisait par terre. Il le vit sans comprendre que ces mots imprimés lui avaient donné vie.
- Mais, vous êtes mon créateur… C'est vous qui m'avez donné la vie ce soir devant tous ces gens, me plongeant dans le froid et… la peur…
Hermann, transporté par la boisson, fut pris d'un hoquet avant de déclamer :
- Pourquoi rappeler ces circonstances à ma mémoire ? Je frémis en songeant que j'en suis l'auteur. Ah démon détesté ! maudit soit le jour de ta naissance ! Maudites soient les mains qui t'ont créé et je sais, ce disant, que c'est moi-même, ce nouveau Prométhée, que je maudis ! Je te dois un malheur ineffable. Tu ne m'as pas laissé la faculté de savoir si je suis juste ou non envers toi. Va-t-en ! Epargne-moi la vue de ton apparence méprisable.
- Très bien, Père, puisque c'est votre souhait, je vais partir. Ces mots lui firent mal lorsqu'il les prononça. Il se retourna pour partir puis il songea soudain qu'il n'avait pas de nom. Il se tourna vers son père :
- Pouvez-vous au moins me dire comment je m'appelle ?
- Tu n'as pas de nom, tu es un monstre ! Hermann hurla ces mots dans un sanglot et enfonça son visage dans ses bras pour ne plus le relever. Le petit homme ballon de baudruche sortit de l'appartement de son créateur et s'enfonça seul, dans les rues de la capitale.
Le IIIe Reich avait-il voulu se constituer une armée d'hommes ballons de baudruches et aurait-il donné à Hermann le pouvoir de leur donner vie pour le moment de la mise en marche de leur projet diabolique ou bien était-ce le terrible Mandracus qui par ses diverses recherches et autres compromissions avait découvert, dans sa folie, le moyen de donner vie à ses créatures ? Le petit homme ballon de baudruche n'en avait pas la moindre idée et, seul et abandonné de tous, il n'avait que faire de savoir à la folie de qui il devait d'exister.

mardi 8 mai 2012

La triste histoire de l'homme ballon de baudruche, Ou le Prométhée Postmoderne - Chapitre I


I



Herr Clowni. Tel était le nom de scène d'Hermann Farben qui, même au sein des parias, faisait figure d'anonyme. Cuisinier de troupe de la Wermacht à Paris pendant la majeure partie de la Seconde guerre mondiale, il décida d'y poser sa valise en carton une fois la paix revenue. Sans famille ni amis, il se présenta aux seules connaissances qu'il avait gardé, mais toutes ne lui offrirent qu'une porte close.
 Seul dans l'énorme ville, il dut faire face à la misère et au mépris. Il avait traversé la guerre sans tirer un seul coup de feu, mais peut-être méritait-il les années de déchéance qu'il connut dans le Paris du début des trente glorieuses. Il était passé par une multitude de petits emplois où on ne l'accepta jamais bien longtemps. De livreur à balayeur en passant par surveillant de square, il avait fait tous les métiers imaginables.
À la fin des années soixante, la cinquantaine avancée, il était sur le point de recourir à la mendicité lorsqu'au cours d'une promenade, sur l'étal d'un bouquiniste, il tomba sur un livre étrange. L'air triste du clown qui ornait la couverture attira tout de suite son regard. Cet ouvrage était un manuel très détaillé, écrit juste avant sa mort par l'illustre et terrible Mandracus, le célèbre illusionniste. Il y décrivait en détail et exposait toutes ses techniques, tous les secrets les plus sombres que des années d'expériences lui avaient fait acquérir dans l'art occulte de réaliser diverses formes et assemblages au moyen de ballons de baudruche. La couverture avait sans doute du être rajoutée dans l'espoir d'attirer l'hypothétique lecteur vers cet obscur ouvrage. L'éditeur, totalement inconnu, avait depuis longtemps disparu sans laisser de traces.
Le bouquiniste le vendait cinq francs, mais il fut ravi qu'un gogo le débarrasse de cette raclure de fond de tiroir pour deux francs cinquante. Au contraire, Hermann y vit un signe du destin et sa dernière planche de salut. En rentrant tard le soir de son travail de poinçonneur, il se plongeait avidement dans la lecture de cet ouvrage. De plus en plus intéressé, il prit sur son maigre salaire pour acheter le précieux matériel nécessaire à son entraînement. Le manuel, fort de plus de trois cents pages était aussi complet que complexe. Au bout de six mois, il n'en était arrivé qu'à la moitié, mais il était déjà capable de réaliser à la perfection toutes sortes d'animaux en ballons de baudruches. Du chat au lapin, en passant par la girafe, la basse cour en caoutchouc n'avait plus de secret pour lui. Il se sentait prêt.
Hermann se souvenait avec émotion de son enfance à Hambourg et de ses parents qui l'emmenaient au cirque. Il se rappelait les dresseurs, les éléphants, les fauves, mais par-dessus tout, il adorait les clowns. Il avait gardé cette passion et la seule récréation qu'il s'autorisait sur son maigre revenu, sacrifiant ainsi un jour de viande, était d'aller une fois par an voir le cirque Pinder lorsqu'il passait à Paris. Une fois prise sa résolution de se lancer dans l'arène, il se rendit donc dans un magasin de costume, acheta du maquillage, un habit, de grandes chaussures et un nez rouge. Dès que son jour de congé arriva, il prit son costume et son matériel et se dirigea vers Notre Dame. Sur la grand place, devant le parvis, il s'assit sur un banc et appliqua avec soin le maquillage blanc sur son visage à l'aide d'un petit miroir. Il était nerveux. Une fois le rouge appliqué sur ses lèvres, sa perruque rousse frisée et son faux nez installés, un plot en guise d'estrade, il se mit à gonfler ses ballons de baudruches. Il commença de manière classique par un lapin qui se tenait assis sur ses pattes antérieures. Déjà, un ou deux curieux s'étaient arrêtés pour le regarder à l'ouvrage. Il soufflait, gonflait, agitait, tordait, pliait, liait dans ce bruit de caoutchouc si caractéristique, ni tout à fait un chuintement, pas vraiment un crissement mais quelque chose entre les deux, qui formait presque une musique.
Le résultat fut à la hauteur. Le lapin était saisissant de réalisme. On distinguait parfaitement ses pattes, les noisettes de ses yeux, ses grandes oreilles, ses deux incisives proéminentes et même ses moustaches. Les badauds ne purent retenir leurs cris d'admiration. Ils étaient une quinzaine et laissèrent tous une pièce ou deux devant le clown. Hermann avait du mal à cacher sa joie. Il offrit le lapin au plus généreux de ses spectateurs et embraya avec un cheval. Cette fois-ci, sa création fut accueillie par des applaudissements. On distinguait même la crinière du cheval et ses sabots ! Les spectateurs, conquis, n'hésitèrent pas à demander à Hermann de nouveaux tours et le pressèrent d'accomplir un nouveau miracle. Il les contenta tous jusqu'à ce qu'il n'ait plus une seule baudruche à gonfler. Ils partirent un peu déçus en le félicitant tout de même chaleureusement pour le spectacle.
Hermann n'arrivait pas à y croire : personne ne lui avait craché dessus aujourd'hui, personne ne l'avait bousculé, ni frappé. Au contraire, on appréciait son travail ! On le reconnaissait ! Il ne put retenir ses larmes. Pour la première fois, pas de méfiance, on ne se moquait pas de lui et on ne le rejetait pas. On lui donnait même de l'argent ! Il fit le compte de la générosité des passants et il constata avec étonnement qu'on lui avait donné la moitié de ce qu'il avait touché lors de sa paye du mois précédent. Hermann se prenait à rêver. Il allait devenir un artiste ! Les gens viendraient le voir et l'acclameraient ! Peut-être pourrait-il même un jour se produire dans un cabaret ! L'avenir qui avait été si sombre pendant toutes ces années commençait à s'éclaircir et pour la première fois, Hermann se risquait même à faire des projets d'avenir.
Il revint la semaine suivante armé d'un stock de ballons de baudruches plus important encore. Entre temps, il avait poursuivi l'étude de l'ouvrage de l'illustre et terrible Mandracus. Il en avait tiré de nouveaux tours qu'il avait hâte de tester sur son public. Très vite, les gens s'agglutinèrent autour de lui et il attira une foule encore plus nombreuse. Les enfants étaient heureux, les parents sous le charme. À la fin de la journée, certains badauds, ne se contentant plus de petite monnaie, avaient même laissé quelques billets ! Les enfants, faciles à contenter demandaient principalement des animaux, mais certains demandaient des personnages de bandes dessinées.
Il savait qu'il risquait d'avoir de gros ennuis. On ne plaisante pas impunément avec la famille Hergé et il le savait. Le dernier dessinateur de rue qui s'y était risqué avait été retrouvé au fond de la Seine, les pieds lestés de quelques parpaings. Mais par amour de son art, Hermann n'hésitait pas à braver tous les dangers et il réalisait parfois, à la demande expresse de son public, un buste de capitaine Haddock en ballons de baudruches dans le plus pur style du dessinateur belge. Grâce à la grande variété des couleurs de ballons et aux techniques occultes du terrible Mandracus, il avait réussi à reproduire l'ancre dessinée sur le pull-over du capitaine ainsi que sa pipe qui émettait parfois de la fumée par un astucieux jeu de chambre à air et l'utilisation savante de talc. La foule était littéralement subjuguée. Un riche Américain était prêt à lui donner mille francs pour son capitaine Haddock, mais devant les larmes du petit garçon à qui il l'avait promis, il refusa l'offre. L'argent rentrait. Il investissait pour améliorer ses spectacles, il avait acheté du maquillage de meilleure qualité ainsi qu'une pompe afin d'économiser son souffle et de réaliser plus vite ses œuvres.
Il s'attira encore la sympathie du public un jour qu'il confectionna un fauteuil avec accoudoir qui avait presque l'apparence du cuir pour une vieille dame de l'audience qui avait les jambes chancelantes. On l'aurait cru installée dans un véritable fauteuil club. Le succès était complet. Au bout de quelques mois, il décida carrément de laisser son travail ingrat et de se consacrer uniquement au perfectionnement de son art. La générosité de ses spectateurs lui permit même de se rapprocher du centre ville et de louer une coquette chambre non loin du cimetière du Montparnasse.
Un jour, alors qu'il renouvelait encore ses exploits devant une foule médusée, il fut abordé à la fin de son spectacle par un homme qui l'avait observé tout du long, se tenant derrières les badauds habituels avec lesquels il ne se confondait pas. Il se nommait Edmond Bachelard et était le propriétaire des folies du cheval, un prestigieux cabaret des grands boulevards. Dans un grand sourire, dévoilant des couronnes en or comme Heraman en avait toujours rêvé, il lui dit qu'il tenait absolument à ce que Herr Clowny se produise dans son établissement. S'il était d'accord, le contrat était prêt et ils pouvaient le signer dans la demi-heure suivante. Hermman ne touchait plus terre. La consécration. Finalement ! Il avait du mal à croire qu'une telle chance put s'offrir à lui après toutes ces années de misère et d'errance.